« Pitô nou lèd nou là » par Serge H. Moise

 


Serge H. Moise

 « Le pays le plus corrompu et le plus pauvre de l’hémisphère sud ». Nos compatriotes en ont marre d’entendre cette rodomontade à n’en plus finir. Il ne s’agit pourtant pas d’une farce, mais d’une réalité chaotique plus que lamentable qui remonte à l’an de grâce mil neuf cent cinquante-sept.

        En effet, un modeste médecin de campagne qui avait promis monts et merveilles aux classes opprimées depuis l’indépendance de la nouvelle république, sera élu pour un mandat de six ans, tel que prévu par la constitution d’alors. Son allure tellement humble et son ton nasillard quand il s’exprimait ne laissait planer aucun doute sur son sérieux et sa sincérité. Certains voyaient en lui un autre président de doublure. Un médecin ayant prêté le serment d’Hippocrate ne pense qu’à soulager la douleur humaine, à redonner la vie et non à la détruire.

        Il succédait au colonel-président Paul Eugène Magloire qui avait fomenté et réalisé un pronunciamiento contre l’illustre paysan des Verrettes, le progressiste Dumarsais Estimé, adulé encore aujourd’hui pour ses réalisations dans un court délai de quatre années sur les six ans pour lesquels il avait été élu. L’historien Anthony Georges-Pierre, dans son ouvrage intitulé : Dumarsais Estimé, l’homme, l’œuvre et les idées, en dresse d’ailleurs un portrait plutôt réaliste et très évocateur.

        Celui qui s’inscrivait dans la continuité d’Estimé, victime du féroce coup d’état des hommes en kaki, s’est transformé en peu de temps et pour des raisons encore inconnues, en un véritable tyran, obscurantiste et sanguinaire, dont les conséquences nocives de son régime se font sentir de nos jours, avec tout ce que cela peut comporter de laxisme et de laideur pathétique.

        L’on comprendra qu’un régime de terreur occasionnant la fuite des cerveaux, la zombification pour certains et la paix des cimetières pour d’autres, opèrent de profondes mutations dans une société déjà fragilisée par l’acculturation de ses élites. Ces mutations devraient faire l’objet d’études sérieuses par nos psycho-sociologues et autres compétences y relatives. Faudrait-il encore que nos compatriotes comprennent qu’il ne saurait y avoir de développement sans la recherche scientifique dans tous les champs d’activités.

        Tout le monde le sait, nous en convenons sans la moindre hésitation, mais notre question est celle-ci : A quoi bon tout savoir quand on ne fait rien?
        La vérité a ses droits, la descente aux enfers n’a pas commencé après quatre-vingt six, mais depuis mil neuf cent cinquante sept et beaucoup d’observateurs avisés avaient tenté d’attirer l’attention sur la catastrophe en gestation. Que ce soit Graham Greene qui écrivait : Les Comédiens, d’une part, Bernard Dietrich, d’autre part, publiait : Papa Doc et les tontons macoutes,  ainsi que  les nombreux analystes haïtiens qui étaient vite étiquetés de « kamoken ». La situation s’est tellement détériorée que certains sociologues n’hésitent pas à conclure que le peuple haïtien a atteint le stade de la déshumanisation.

        Quant à Christophe Wargny, il n’y va pas avec le dos de la cuillère dans son ouvrage bien documenté intitulé : Haïti n’existe pas.
        Marvel Dandin dans l’un de ses brillants éditoriaux nous prévient que le pire nous guette. A-t-il délibérément choisi d’utiliser cet euphémisme pour éviter de semer la panique dans les esprits, nous voulons bien le croire car les faits parlent par eux-mêmes : Nous vivons le pire depuis longtemps, trop longtemps déjà.

        Soixante pour cent et plus du budget national est fourni par l’internationale et cela s’appelle « assistanat ».

        Dix mille paires de bottes étrangères foulent la terre de Dessalines et de Pétion, en violation de toutes normes juridiques.

        Soixante dix pour cent de la population réduit à un chômage pour le moins endémique et l’on parle de création d’emplois du bout des lèvres, histoire d’être politically correct.

        Quant au taux d’analphabétisme maintenu à dessein par les gouvernements successifs au point que selon une étude réalisée par feu Serge Petit-Frère, quatre vingt-cinq pour cent du système scolaire est constitué « d’écoles borlette » où l’incompétence règne en toute impunité et personne ne s’en offusque.

        Un pouvoir judiciaire vassalisé depuis sa création, des codes de lois importés, aujourd’hui désuets et obsolètes; situation confortée par le silence des juges eux-mêmes, des avocats et de la société civile tout entière.

        La fonction publique gangrenée par le népotisme, le parrainage dans sa dimension la plus abjecte, dénoncé d’ailleurs par le célèbre Ti Manno dans l’une de ses chansons à succès depuis une vingtaine d’années.

        Une diaspora, toute proportion gardée, qui reflète en terre étrangère, la vilaine image de nos traits culturels de l’intérieur, développant l’individualisme à outrance, l’esprit de clan contreproductif des « crabes dans le panier », utilisant le même genre de langue de bois que nos politiciens les plus véreux et, hélas phénomène nouveau, cette volonté de s’assimiler à la société d’accueil en s’autoproclamant : « canado-haïtiens ». Déni de son identité, déni de soi, aplaventrisme et évidemment la risée des gens de bien.

        Cette ribambelle de partis politiques qui poussent comme des champignons non comestibles et même nocifs à la bonne santé de toute société qui veut se prendre en main. Or la nôtre s’en accommode le plus naturellement du monde, si bien que la joute électorale au lieu d’être un acte de souveraineté nationale dans la perspective de l’État démocratique, s’est transformée en une espèce de carnaval où tous les coups bas sont permis, la fin justifiant les moyens.

        Pourtant, nous ne manquons pas de polytologues, de sociologistologues, de phsucologues, d’économistologues, de juristologues, de journalistologues, de syndicalistologues et d’analystologues en tous genres. Certains d’entre eux s’autoproclamant : chrétiens, griots et /ou mandarins nationaux. Le ridicule ne tue pas!

       Serait-ce que ce bouillon de diplômation aux compétences théoriques les plus pointues, à force de réciter leurs maîtres ne soient pas en mesure d’utiliser leurs connaissances en vue de les accommoder aux spécificités haïtiennes, comme l’ont fait les Japonais chez eux, avec le succès que l’on connaît.

        Est-ce la mer à boire que de créer la (CNRJ) Commission Nationale de la Réforme Judiciaire? Réunir des compétences, de grâce pas de perroquets savants, des compétences avérées dans les domaines de la sociologie, de l’histoire, de l’économie et des sciences juridiques, en vue de plancher sur la constitution à renouveler et l’ensemble des lois de la république.

        Dans l’état actuel de ce qui fut jadis la perle des Antilles, il s’avère évident qu’il faut une démarche inclusive et solidaire, porteuse de progrès social et de prospérité. En d’autres termes, une « konbite nationale » s’impose et le (FHS) Fonds Haïtien de Solidarité, qui s’adresse à la priorité absolue de l’heure, en l’occurrence la «  création d’emplois », se révèle incontournable. René Dumont nous a bien enseigné que le développement endogène passe par les créneaux culturels, mais quand l’inaptocratie nous tient, nous devons apprendre à aiguiser notre patience. 

        Le célèbre océanographe Jacques-Yves Cousteau nous avait bien avertis, depuis les années quatre-vingt  qu’Haïti deviendrait un territoire désertique dans un délai prévisible, mais avec notre culture de « bon-dieu-bon » nous nous sommes fermés les yeux et aujourd’hui, avec une couverture forestière de moins de deux pour cent, Il va falloir mettre les bouchées doubles et envisager une énergie de substitution afin de répondre aux besoins des consommateurs dont la capacité de payer demeure très faible sinon inexistante.

        La réforme judiciaire, celle de l’environnement, de la santé, de l’économie, de l’éducation et la lutte contre l’insécurité, ne pourront jamais se réaliser en dehors d’un processus accéléré de création d’emplois : la priorité des priorités. Toute autre approche constituera du saupoudrage, de la poudre aux yeux conduisant inexorablement à la faillite totale.

        Face à tel constat, n’avons-nous pas l’impérieuse obligation de nous remettre sérieusement en question et de nous demander honnêtement si notre principal ennemi, ne serait pas encore nous-mêmes.
  
        Et comme la nature a horreur du vide, les démagogues demeurent les seuls coqs qui chantent, ce qui fait dire à la malice populaire avec son humour désabusé et caustique : « Pitô nou lèd nou là »
                                                   Serge H. Moïse av.
                                                   Barreau de P-au-P


       





                                                                          

 

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