« L’acculturation » par Serge Moise


Serge Moise

        On n’en parle pas assez, on n’en parle presque pas, mais le pire fléau qui puisse frapper une nation, plus terrifiant que la bombe atomique, demeure l’acculturation de ses élites.
        L’élite d’une société en est le guide nous enseigne la sociologie moderne. Elle en est le fleuron du développement social, économique, culturel et politique. C’est encore elle qui oriente l’éducation, le vivre-ensemble par l’exemple évidemment.
        Elle est le creuset de la mémoire collective, dispensatrice du savoir mais surtout du savoir faire. Elle combat le vice et la corruption sous toutes ses formes. Elle symbolise le beau, le bon et le juste.
        Or dans le cas de notre « singulier petit pays », au lendemain de la guerre de l’indépendance, la geste combien héroïque de mil huit cent quatre, nous avons opté pour la religion de l’ancien maître et pour sa langue, oubliant ou ignorant qu’une langue charrie les valeurs culturelles du peuple qui l’a inventé.
        Cette jeunesse lâchée en pâture pour être « dressée à la française » dans un environnement caraïbéen se retrouve confrontée à une hybridation de son ethos qui rend plutôt difficile la recherche identitaire indispensable à  l’épanouissement de l’être humain.
        « Quand vous ne savez pas d’où vous venez, vous ne pouvez pas savoir où aller! »
        L’éducation dans de pareilles conditions se révèle une technique de manipulation, de lavage de cerveau efficace et efficient. C’est tout de même à travers « l’éducation » que la religion, instrument de domination par excellence, atteint insidieusement mais sûrement ses objectifs inavouables et inavoués.
        Tout a commencé avec l’histoire tronquée enseignée et transmise aux générations, les unes après les autres.
        Quoi de plus aberrant que des millions de jeunes négros caraïbéens qui récitent à tue-tête, sans savoir de quoi ils parlent : « Nos ancêtres les Gaulois… ».
        Autre fausseté bien ancrée dans le subconscient de nos pseudo-intellectuels qui vous diront avec une sotte fierté que le français est leur langue maternelle.
        D’autres vous répéteront avec assurance et dans un langage châtié et très pointu : « La révolution haïtienne est fille de la révolution française ». Ainsi, les idées libératrices de Danton et de Robespierre auraient traversé les océans et instruit les pauvres hères taillables et corvéables dans les Antilles, de la voie à suivre. Que ferions-nous sans nos cousins les Gaulois?
        Dire que pas un de nos « zentellectuels », historiens, sociologues et autres « analystologues » n’a pensé à questionner ces incongruités qui se répètent depuis plus de deux cents ans, exception faite de Jacques Casimir qui essaie de remettre la pendule à l’heure.
        Ce n’est un secret pour personne que la métropole peuplait les colonies des rebuts de sa société. Les indésirables repris de justice, forçats de tous calibres, les prostituées auxquelles on offrait une dernière chance de se refaire une vie relativement décente. Tout ceci est tellement occulté que les rejetons issus de ces croisements, s’enorgueillissent du premier géniteur européen de leur lignée, quant à la contrepartie nègre, n’en parlons pas, tout heureux que ce soit difficile sinon impossible de remonter de ce côté de l’arbre généalogique.
        Et tout le monde s’en accommode, sujet tabou s’il en est, comme une espèce de consensus social, l’unique d’ailleurs au sein de cette drôle de société.
        « Il a fallu l’union des noirs et des mulâtres pour réaliser l’indépendance de la première république nègre ».
        Que c’est beau à dire et à écouter! Mais de quelle union parlons-nous? Ogé, Chavannes et consorts ont tenté de régler leurs propres affaires et ont lamentablement échoué. Ces deux leaders ont d’ailleurs payé de leur sang cette échauffourée qui leur a valu hélas le supplice de la roue.
        Les rigaudins après une meilleure évaluation du problème se sont rendus compte qu’ils étaient perdus à moins de s’adjoindre les taillables et corvéables. Et comme lorsqu’on est en situation de faiblesse, il faut se monter plus intelligent, ces gentlemen n’avait pas d’autre choix que de confier le haut commandement des troupes à l’intrépide, l’inégalable Jean-Jacques Dessalines. Lequel, ne flairant pas le piège, se donna corps et âme jusqu’à la proclamation de l’indépendance. Il sera nommé gouverneur à vie, puis sacré empereur. Mais quand vint le moment de partager le butin de guerre et qu’il eût à poser la question fatidique :
        « Et les autres dont les pères sont en Afrique, ils n’auront rien ? »
        La réponse ne se fit point attendre en dépit des efforts désespérés de Charlotin Marcadieu. Quel était le projet de société qui sous-tendait cette présumée union qui devait faire la force? Et même après la mort de l’empereur, qu’est-ce qui a eu comme changement d’attitude et de comportement entre bossales et créoles? Divisions mesquines, préjugés incohérents et stupides qui ont culminé, en mil neuf cent quarante six (1946) à ce mouvement noiriste qui n’a guère fait mieux.
        Le colonel John Russel, qui a cantonné au pays pendant l’occupation américaine, confiait à un de ses amis que l’homme haïtien, quelle que soit sa formation, a la mentalité d’un gamin de sept ans. Le président américain Franklin Delanoe Roosevelt n’a-t-il pas affirmé, que pour mieux tenir en laisse ces négros turbulents, il fallait faire en sorte que les va-nu-pieds soient toujours à couteaux tirés avec les nantis portant souliers? Et la vie suit son cours habituel depuis toujours comme si de rien n’était avec le résultat que plus ça change, plus c’est pareil.
        Rions un peu pour ne pas en pleurer. Ceux de notre âge s’en souviendront avec le rictus qui convient en la circonstance. Un petit effort de mémoire, lequel d’entre nous, adolescent et fougueux pouvait oser conter fleurette à une demoiselle de bonne famille dans notre vernaculaire? Il était remis à sa place immédiatement et de belle façon, comme le dernier des béotiens.
        Écrire une lettre à l’élue de son cœur et qui serait ponctuée de fautes d’orthographe ou de mauvais accords dans les verbes, il est voué aux gémonies et son avenir s’annonce peu prometteur.
        Très jeune, il nous a été inculqué que le «  kreyòl » n’était pas une langue humaine et nous y avons cru comme tout bon colonisé.
        Au tout début de l’émigration haïtienne vers des cieux plus cléments, nos compatriotes s’en allaient en République Dominicaine puis à Cuba. Rares étaient ceux qui s’avisaient de traverser les rives du Potomac où ils étaient confinés dans des fonctions de larbins de service.
        Puis vînt l’exode massif à cause de la satrapie duvaliérienne, nos diplômés en quête de survie, furent trop heureux d’offrir leurs modestes services aux différents pays avancés qui au même moment en avait grand besoin.
        Nous y étions en sécurité, vingt fois mieux payés que nous ne l’aurions jamais été sous les tropiques, le Canada, le Québec en particulier, les États-Unis, l’Afrique et la France pour ne citer que ces pays-là, sont vite devenus des havres de paix et de bonheur. Création d’emplois en permanence, la loi l’ordre dans la cité, on était donc enfin sorti de l’auberge.
       Inconsciemment l’acculturation s’accentue et nous fait prendre des grands airs vis-à-vis de ceux-là restés en arrière, dans la colonie dirigée par des comédiens érigés en « rois-nègres », comme l’ont d’ailleurs si bien expliqué Frantz Fanon et Kléber G. Jacob.
        Et en ce qui nous concerne, nos frères « kiskeyens » l’ayant compris ont décidé à travers la constitution de mil neuf cent quatre vingt-sept, en ses articles 13 et 15, nous ont administré, mais à tort bien sûr, un magistral coup de pied au cul.
        Tout ce qui précède n’a d’autre objectif que de nous rappeler que nous sommes tous responsables de la situation lamentable de notre pays, le plus corrompu et le plus pauvre de l’hémisphère, qu’il nous incombe d’en prendre conscience et d’envisager ensemble, main dans la main les voies de notre propre rédemption.
       Haïti c’est chacun d’entre nous, où que nous soyons et quoi que nous fassions. Nous devons donc nous ressaisir individuellement et collectivement afin de divorcer d’avec les effets pervers de notre acculturation et renoncer dans les plus brefs délais au « pitô nou lèd nou la ».
        Nous pouvons le faire et nous le ferons lorsque tous ensemble dans un tête-à-tête franc, ouvert, honnête et constructif, nous parviendrons à donner préséance aux intérêts supérieurs de la nation en mettant de côté nos ambitions personnelles et mesquines.
                                                                Serge H. Moïse av.
                                                                Barreau de P-au-P.

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