Le chanteur Manno Charlemagne est mort

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Loop Haiti – Manno Charlemagne a rendu l’âme ce dimanche aux Etats-Unis. Un cancer du poumon a eu raison de celui qui chantait « Banm yon ti limyè ».

Aussi chanteur qu’écrivain ou compositeur folk, Manno Charlemagne naquit en 1948, dans la ville de Carrefour. Son engagement pour la justice sociale lui valut des inimitiés dans les rangs de la dictature. Cible d’attaques et de tentatives d’assassinat, il fut forcé à prendre l’exil aux États-Unis sous Jean Claude Duvalier.

Après sa mort, les réactions pleuvent. Pour le chef de l’Etat Jovenel Moise, « le départ pour l’Orient éternel du chanteur engagé Manno Charlemagne constitue une grande perte pour le pays et pour le secteur culturel en particulier». M. Moise adresse ses « sympathies à la famille et aux proches de ce patriote qui aimait son pays avec passion. Haïti lui est reconnaissante. »

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« C’est avec un grand regret que j’apprends la disparition d’un chanteur remarquable, Joseph Emmanuel Charlemagne, dit Manno Charlemagne. Notre Histoire saura lui être reconnaissante… À sa famille, ses amis et le pays tout entier, j’envoie mes profondes sympathies et mes sincères condoléances! », écrit sur Facebook le ministre de la culture Limond Toussaint.

« Bonne traversée Manno. Que ton âme repose en paix ! », renchérit sur Twitter le député Gary Bodeau.

« Ce qui me choque, analyse le réalisateur Richard Senecal,  c’est qu’un artiste militant et engagé comme Manno Charlemagne soit obligé de mourir loin de son pays. »

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Michel Soukar revisite Manno Charlemagne (archives)

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Manno Charlemagne éclate dans ce livre de Michel Soukar « Manno Charlemagne pou lavi fleuri ».  Sa musique, ses chansons, ses activités sociales (musicales, théâtrales, culturelles et politiques), sa conviction idéologique pour soutenir, par exemple, le mouvement Lavalas en 1991 rebondissent, comme des thrillers. Comme des engagements assumés par l’artiste : avec détermination.

Michel Soukar fait rebondir la pensée de Manno Charlemagne. Cette  publication mise sur la pensée et l’œuvre musicale de Manno Charlemagne. Deux coffrets (2 CD), en outre, contiennent plus de vingt-quatre chansons de l’artiste. L’œuvre de Soukar, c’est un récital offert aux esthètes pour nourrir, dans la tête. et le cœur de plus d’un, la musique de l’artiste, avec ses hauts et ses bas.

Sa conception musicologique a-t-elle touché les nouvelles générations ? Ou est-il tout simplement un chansonnier d’époque? Quelqu’un qui a rempli la transition avant et après le départ de J.C. Duvalier? Sa musique connaît-elle une limite ? Ou, avec les nouvelles orientations de la musique haïtienne, continue-t-on à jouir des albums de Manno Charlemagne ? La nouvelle génération râpe l’artiste des mains des aînés. Pour sucer, ici, une chanson particulière, comme « Pou lavi fleuri » et là, pénétrer une autre chanson avec toute sa philosophie ou son esthétique comme « Charabia » ?

Connaître l’artiste

Après Raoul Guillaume – un ouvrage de référence, Michel Soukar a consacré cette étude à Manno Charlemagne.  Ce chansonnier dénonce les travers de la politique. Ou des ONG. Et tous les batanclans de la vie sociale et culturelle, de la vie nationale ou internationale. Il ne ménage personne. Parfois, ses paroles sont liées à l’action. Ainsi, en tant que maire élu de la Capitale, il a destitué la vente de poulets au Champ-de-Mars, à la Place des artistes : pour sortir et protéger, dans sa vision, des enfants de la pédophilie. Il n’est pas revenu sur cette décision municipale. En dépit de mille et une offres financières mirobolantes. Ensuite, il s’est rendu aux USA pour inviter Sweet Micky au carnaval, en 1995. Dans sa tête, c’est une grosse pointure pour réussir le Mardi-gras.

Ses débuts et rampes de lancement

Gérald Merceron reconnaît que le phrasé musical de Manno Charlemagne  sort de l’ordinaire. Il confirme « J’ai vécu 19 ans au Brésil, je n’ai jamais entendu un tel phrasé. » Et il nous explique cette particularité : Il se nourrit au sein même du peuple. Il y ajoute une poétique, un rythme, un élan, une mystique qui le distingue d’un Ti Paris. Sa chanson dégage une certaine beauté, une esthétique chère aux grands créateurs populaires. Comme Chopin. Ou un Ludovic Lamothe, en Haïti. Le peuple a béni sa touche, sa musique, sa propre chanson. Merceron renforce en déclarant que sa phrase musicale s’exprime différemment des autres chansonniers engagés, tel un Georges Brassens. Sa philosophie emprunte ses touches dans les bas-reliefs, les couches profondes du peuple.

Toute sa musique prend souffle dans les chansons populaires du peuple, en les valorisant, en dégageant ce que Dr Jean Price-Mars appelle « Nous sommes un peuple qui chante et qui danse. » Qui se solidarise, aussi.

Micheline Laudun Denis l’a découvert et encouragé dans sa production. Sa chanson que j’aime aussi, « Charabia », naît de l’insistance de la femme de Raoul Denis.

Richard Brisson l’avait remarqué pour sa nouvelle émission « Discorama », à Radio  Haïti Inter. Ainsi que compère Philo et deux autres animateurs et journalistes de la Radio, en l’occurence Fito Popo et Harold Isaac.

Ce qu’ils ont dit sur le chansonnier

Pour Gérald Merceron, « Des chansons comme “Jebede”, “La pli” et “Zanj-yo” sont d’une telle richesse, tant au niveau de la mélodie que du texte, que je n’hésite pas à y trouver l’expression suprême de notre musique populaire urbaine. » Ensuite, Lyonel Trouillot, en créole, dans son texte « Dé voua » présente ainsi l’artiste : « Dé voua ap travèsé lannuit. Poté lot kalité sémans, lòt kalité promès. » « Ces chansons incisives, fonctionnant comme plateforme politique, lui permirent de dénoncer tout haut l’injustice, l’inégalité, et la corruption généralisée. », selon Joann Biondi (30 ans de chansons, éditions FOKAL, 2006). Jean-Christophe Laurence décrit ainsi le travail de Manno Charlemagne : « Clairement à gauche, ses chansons n’ont jamais cessé de dénoncer la misère et les inégalités sociales. Et si les résultats n’ont pas toujours été à la hauteur de ses attentes, il sait qu’elles ont contribué à l’éveil et à la conscientisation du peuple haïtien. » Yves Bernard dans le Devoir de Montréal considère Manno Charlemagne comme « un peu Victor Jara, le chanteur de la liberté, ou Gilberto Gil, ou encore Vaclar Havel, c’est-à-dire une sorte d’artiste national plus grand que nature qui deviendra, contre toute attente, politicien. » sans oublier les propos de Fabienne Colas (Fondation Fabienne Colas).  Pour elle, « Il donne, à travers son style lyrique, une voix aux paysans, aux pauvres, aux plus faibles, aux millions de sans voix… »

Michel Soukar conclut dans un texte en 1978: «  Pour que le matin n’accouche plus de serments quotidiens. Comme lorsqu’on jouera la fête de la grande assemblée. »

La BRH et Manno Charlemagne

Jean Banden Dubois, gouverneur de la Banque centrale  s’appuie sur la culture pour renouer avec les interventions socio-culturelles de la BRH, comme le financement de plusieurs bouquins dont l’ouvrage sur Raoul Guillaume. Lui, qui a connu et vécu dans la génération de l’artiste, il a confessé dans la  quatrième de couverture : « J’ai rencontré Manno et ses textes m’interpellent comme ils marquent des générations de femmes et d’ hommes haïtiens de toutes catégories sociales d’hier et d’aujourd’hui. »

La BRH a donc assuré  le financement de l’ouvrage. Le luxe de la présentation a rehaussé notre intérêt de nous accrocher au livre.

Toutefois, quelque chose nous est restée à la gorge devant ce joyau. Des œuvres d’artistes peintres, des photos de l’artiste lui-même ou d’autres personnalités ne sont pas identifiées. Aucune source ou origine. Néanmoins, l’ouvrage mérite le plaisir de la découverte du lecteur.

Soukar, Michel, Manno Charlemagne Pou lavi Fleuri, Ed. C3 éditions, Port-au-Prince, 2016, 109p.

Webert Lahens, source : Le Nouvelliste 8-31-2016

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