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Hommage à Roger Colas

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Par  Islam Louis Etienne

Roger Colas, l’un des artistes chanteurs les plus percutants de la   musique haïtienne qui a marqué plusieurs générations de mélomanes tant en   Haïti que dans le reste du monde a disparu tragiquement le 14 sept 1986, après une prestation remarquable au « Club International » sur la route de   Frères, commune de Pétion-Ville, Haiti. Il devait regagner sa base en compagnie d’un   groupe d’amis qui étaient venus l’applaudir… sans doute une dernière fois   sans le savoir. Ce virage manqué a changé la donne et il a fallu attendre jusqu’au milieu de la journée du dimanche après des appels réitérés des médias pour   qu’un juge de paix vienne faire le constat et ordonner la levée du cadavre.   Si Roger était transporté d’urgence à l’hôpital pour recevoir des soins   appropriés, peut-être aurait-il survécu. Hélas ! rien n’a changé depuis.   C’est la même routine. Aucune leçon n’a été tirée de cette malheureuse   expérience, aucune nouvelle disposition n’a été envisagée malgré cette   mésaventure.

Généralement,   les sociétés évoluent au rythme des événements vécus. Des dispositions   viennent corriger des situations antérieures jugées anormales et choquantes. La   responsabilité de l’Etat est d’amener le service publique au citoyen là où il   se trouve et sans différence de race, de classe et de statut social sur toute   l’étendue du territoire.

Combien   de Roger Colas continuent à mourir de la même façon et dans les mêmes   conditions sans l’intervention de la force publique ? Faut-il encore   longtemps pour transformer le pouvoir public en pouvoir de service tout en   jouissant des privilèges qui y sont attachés ?

Un devoir de mémoire

L’Orchestre Septentrional a un devoir de mémoire à l’égard de ce monument, de cette perle rare, de ce rossignol dont la voix a retenti dans toutes les boites de nuit   du pays qu’elles soient occasionnelles comme dans les fêtes champêtres ou   dans des structures permanentes comme dans les night clubs.

Roger   Colas continue de faire le bonheur de certains disquaires qui ne cessent de  multiplier ses cds sans aucun accord ni autorisation de l’Orchestre   Septentrional. Le directeurs des médias (télévision, radio), les animateurs   de musique locale ont exploité à souhait et exploitent encore les produits de   ce magicien à la voix d’or sans aucun égard ni obligation à l’égard de son   nom ni de Septent. Certaines boites de nuit, certains restaurants dansants   ont augmenté leurs chiffres d’affaires rien qu’en jouant du Roger Colas. Ils   reconnaissent tout simplement que Roger Colas a fourni un produit de qualité   qui donne satisfaction à leur clientèle. Roger de son vivant, a travaillé   pour eux et pour eux seuls pour leur permettre d’amuser, de distraire et de   détendre leur public. Ils ne se sont jamais posés la question à savoir ce   qu’ils feraient sans musique.

Roger   est mort depuis 30 ans. On a déjà oublié son nom mais on continue à exploiter   ses œuvres. Cette voix qui a séparé et uni tant de familles, on doit la faire   connaitre aux générations à venir parce qu’elle rentre dans notre   patrimoine  culturel national. Cet   homme qui a mené une vie simple et singulière sans avoir reçu une quelconque   décoration pour service rendu d’une quelconque organisation, d’un quelconque   pouvoir ni de son vivant ni à titre posthume et qui continue à envahir notre   espace physique, à animer nos fêtes et nos soirées ; à nous garantir un   temps d’écoute, à tenir notre public en haleine, à augmenter la demande de   boissons et de nourritures d’une clientèle insatiable, la noblesse nous  commande un devoir de mémoire à son égard pour commémorer au moins la date de   sa mort ou celle de son anniversaire de naissance. Roger Colas mérite mieux que ce que nous lui offrons…

Il   est un exemple et les exemples sont multiples. Les heures d’antenne de la   majorité des stations de radio et de télévision du pays sont trop précieuses pour dégager un espace parlant de Roger Colas. On ne connait pas un auteur si   on ne connait pas sa vie et ses œuvres. Roger avait une famille, sa femme et   ses enfants vivent toujours et sont à portée de main. Un petit sacrifice   aurait suffi… J’ai rencontré la femme de Roger, Lucienne Colas à qui j’ai   posé quelques questions pour l’édification de mes lecteurs.

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Comment avez-vous rencontré Roger Colas ?

Un vendredi d’octobre 1963 dans l’après-midi, dans   la grande cour de la maison que j’habitais à la rue 23E au Cap-Haitien, je   faisais ma lessive, on diffusait et je fredonnais en même temps la chanson de   Noël « Minuit Chrétien ». Roger se tenait devant la barrière sans être   vu pour attendre un ami Mathieu Ménard (Josélito) percussionniste de   l’Orchestre Septentrional. Ils devaient aller ensemble à une séance de   répétition. Il m’interrompt subitement pour me dire avec   élégance : « Mademoiselle, tu as une belle voix ». Je répondis   timidement : « Merci Monsieur ». Il me dévisagea et me posa   une autre question : « Où habites-tu ? » « A   l’angle » répondis-je et je partis en courant.

            Quelques   semaines plus tard, étendue sur le plancher, je lisais un texte de Victor   Hugo (Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchissent les montagnes, je   partirai…). On frappa à la porte. J’ai été ouvrir et c’était Roger. Il a   demandé à voir le texte, après l’avoir lu, il m’a félicité et me dit que   c’était bien. Je ne savais pas jusqu’à présent qui il était alors qu’il   montait et descendait chaque jour à la rue 23E pour aller au Feu-Vert.

            Un   jour, assise au seuil de la porte, Josélito qui était mon voisin me   dit :  « Lucienne, l’homme à qui tu parlais la dernière fois   s’appelle Roger Colas, le chanteur vedette de l’Orchestre   Septentrional. » Surprise, je me suis dorénavant cachée à chaque fois   que je le voyais.

            Entre   temps, il y avait sur les ondes de la radio Citadelle une émission   « Pitit Caille » du lundi au samedi de midi à deux heures animée   par Raymond L Piquion avec Maurice Lindor à la mise en onde qui jouait   beaucoup de Septent et il y avait une musique en particulier pour laquelle   mon cœur n’avait cessé de battre : « Louise Marie Belle Déesse »   et c’est Roger qui allait être l’homme de ma vie qui la chante. On s’est   marié en octobre 1974 au Cap-Haitien au cours d’une simple cérémonie.

Roger Colas était quel type d’homme ?

Il était un artiste pur qui avait deux passions : le micro et la famille. Il ne chantait jamais chez   lui. Roger vivait très simplement et s’habillait très légèrement dans le   style de Franck Sinatra qui était un chanteur de charme à l’époque. Il a   tellement aimé les femmes qu’il les adorait. Toutes ses poésies sont dédiées  aux femmes ; mais il prétend les aimer comme créature divine. Il était   un bon mari malgré tout. Il adorait la langue espagnole et tout spécialement   les chansons d’Augustin Lara. Il n’était pas seulement un artiste chanteur mais aussi un bon mari, un père attentif, un formateur dont je suis l’une des   bénéficiaires.

            Roger   avait deux sœurs Charité et Francia et deux frères Gérard et Jean Baptiste.   Il adorait les voitures à deux portes (style coupe) comme les Cougar, Camaro,  Mustang. Contrairement à ce qui se dit, mon mari n’était pas un alcoolique, il   buvait socialement chez lui. Il était tailleur à ses heures perdues et   cousait pour ses besoins personnels et ceux de sa famille. Dans certains   domaines, mon mari était rêveur, un idéaliste, le maestro a du intervenir à   plusieurs reprises pour le ramener sur terre. Et il réussissait toujours.   Roger prenait faits et causes pour les plus faibles. C’était un homme   charitable et un bon chrétien.

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 Comment Roger a-t-il rencontré l’Orchestre   Septentrional :

Roger faisait la philo à Port-au-Prince. Rentré au Cap pour passer les vacances   d’été, il participa à un concours de chants organisé par l’Orchestre. C’est   ainsi que le maestro le découvrit et l’invita à le suivre.

Roger comme mari a été un bon ou un mauvais   souvenir ?

 Il   y a toujours des hauts et des bas dans la vie d’un couple. Il ne saurait y   avoir de mauvais souvenirs entre des gens qui s’aimaient. Il y a eu des   divergences de vue, certes mais Roger était le mari idéal. Le meilleur   souvenir, je l’ai perdu le 14 septembre 1986 en apprenant la mort de Roger.   Il remplissait ma vie, je ne pouvais penser ni réfléchir en dehors de lui.   Roger était ma vie et j’étais heureuse avec lui.

Quelle était la chanson préférée de Roger ?

« C’est   bon l’amour ». Et à chaque fois que je l’entends je frémis comme au   premier jour. Je serais très heureuse de l’entendre le jour de la   commémoration de sa mort sur les ondes.

Quelle est la chanson préférée de sa femme ?

J’aime   plusieurs chansons et chacune pour une raison précise : « Si tu   veux Gisele, Louise Marie Belle Déesse, Maria Bonita, En el triste camino,   Parfois quand tombe la nuit, C’est bon l’amour… ». C’est toute une   émission, n’est-ce pas !

Comment aviez-vous appris la nouvelle de la mort de   Roger ?

Dans   la soirée du samedi 13 septembre, il pleuvait fortement et l’Orchestre   Septentrional devait performer au Club International. La pluie a cessé et   Roger se préparait à aller travailler. Je lui ai conseillé de ne pas y aller.   Il m’a donné un baiser et m’a dit : « chérie, il faut que j’y   aille. Le travail c’est la liberté ». J’ai répliqué en lui   disant : « Chéri, après une pluie pareille, personne ne se   déplacerait pour aller danser ». Chérie, me répondit-il, il faut que j’y   aille et me donna un nouveau baiser.

11 Roger Colas (Septentrional) ideas | haitian, musician, singer

 Quand   finalement il se déplaça, il me donna trois baisers et pressa la main à Junior.   J’insistais pour obtenir un baiser supplémentaire, il me le donna   effectivement et c’était le dernier. Généralement, après les soirées   dansantes, Roger rentrait entre 4h et 4h20 AM. Cette nuit-là, je dormis un   peu plus. Je me suis réveillée en sursaut et j’ai regardé l’heure. Il était   déjà 5h AM. Je commençais à m’inquiéter… Subitement, la propriétaire de la   maison qui était notre voisine, frappa à la porte. Je suis allée l’ouvrir.   Elle me dit : «  Ma fille chérie, où est ton mari ? »   J’ai répondu qu’il est là. Où est l’Orchestre ? J’ai répondu qu’il est   là aussi. L’Orchestre est ici ou au Cap ? Oui, il est ici. Il a joué   hier soir ? Oui, répliquais-je. Viens vite, habille-toi, on dirait qu’il   y a eu un accident sur la route de Frères. Je me suis habillée et accompagnée d’un camarade de promotion de mon mari qui est un agronome. Nous sommes   partis. Je montai dans la voiture. Ils ne m’ont pas amenée sur les lieux de   l’accident mais à l’hôpital de l’université d’Etat d’Haïti.

A cette époque, je travaillais au laboratoire de   l’hôpital. Avec aisance et précipitation, je visitais tous les services de   référence à la recherche de mon mari. Je suis sortie bredouille. Pendant que   je réfléchissais, j’ai pensé à la morgue mais sans en parler …   M’appuyant contre la voiture, je vis passer un médecin résident de ma   connaissance, je lui ai dit : « Il vient d’avoir un accident   sur la route de Frères, ce sont les musiciens de Septent… » Il me   répondit : « Oui, j’en ai entendu parler, mais un seul   musicien est mort… c’est Roger Colas. » C’est ainsi que j’appris la   nouvelle.

Roger Colas - Canta De Agustin Lara | Releases | Discogs

Qu’avez-vous fait par la suite ?

J’ai   été immédiatement chercher le maestro Pierre-Louis au quartier général de l’Orchestre à Delmas 31. C’est moi qui lui ai appris la nouvelle, d’ailleurs.  On  se rendit sur les lieux de   l’accident à Frères. On a vu le cadavre de Roger gisant sur le sol avec le   crâne fracturé et baignant dans son sang. Il avait 48 ans. J’ai entendu   plusieurs version sur la mort de mon mari. Je viens de vous donner la version   officielle. Roger est mort à la suite d’un accident de voiture sur la route de Frères.

Devant le cadavre de Roger, quelles ont été vos   premières réactions ?

 J’ai   eu à dire ceci et à haute voix: «La vie, tu m’as trompé. Roger tu   m’as brisé le cœur. »

Roger et sa femme vivaient alors le grand amour ?

Roger aimait sa femme. Il surveillait la moindre occasion pour lui témoigner son   grand amour. Lisez l’une des dernières dédicaces qu’il a eu à me faire sur cette photo : « Tu n’oublieras jamais que je t’appartiens pour   toujours et j’ai fait le serment de ne jamais te déplaire et de t’aimer  jusqu’au bout. »

Après la mort de Roger, quelles ont été vos   relations avec Septent ?

 Il   était entendu que l’Orchestre devait payer les études de Roger Colas Jr. Ceci  a été fait jusqu’à un certain temps.

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Comment avez-vous vécu la mort de Roger ?

J’ai   connu des moments extrêmement difficiles, beaucoup d’épreuves et de   privations, j’ai vécu des situations inimaginables mais Dieu est grand, il   est fidèle et il m’a aidée.

Avec quelle sensation entendez-vous la voix de Roger   actuellement sur les ondes ?

Toujours   avec émotion, un sentiment de mélancolie. La voix de Roger, les chansons de   Roger veulent dire autre chose pour moi. C’est une partie de ma vie.   D’ailleurs Roger est une célébrité, un produit de bonne qualité. Je suis   encore fière d’avoir été sa femme.

Roger composait beaucoup ?

  Il   écrivait à longueur de journée. En dehors du micro, ses armes favories   étaient la plume et le papier. Il avait toujours un texte à apprendre,un mot à chercher dans le dictionnaire, une traduction à faire. Il était un artiste   né qui a marqué son temps.

On n’a pas cessé de multiplier les cd’s de Roger Colas. Les produits de ces ventes vont à Septent ou à la Famille Colas ou les   deux ?

   Je   ne sais pas si le produit de ses ventes vont à Septent mais pas à la Famille   Colas.

Comment vivez-vous présentement ?

Je  suis bibliothécaire, j’ai été formé par la coopération française, je travaille en tant que telle et je vis de mon salaire.

Vous n’avez aucun autre soutien ?

   A   part la providence, aucun.

Que peut-on faire pour immortaliser la voix de   Roger ?

Rien. Laisser le temps faire son travail.

Il y a une rue à Frères qui porte le nom de Roger Colas, êtes-vous au courant ?

Je l’ai appris comme tout le monde. J’ai vu sa photo attachée à un poteau mais je n’ai pas été invitée à la cérémonie. Peut-être que ce n’était pas nécessaire.

Roger conduisait… très bien ?

Roger  a eu un seul accident. On était ensemble dans la voiture. Il s’en était tiré  avec une fracture et moi, je n’avais rien.

Roger Colas – Ses Derniers Cris (1986, Vinyl) - Discogs

Un dernier mot, Mme Colas ?

 Je   vous remercie de m’avoir invitée à parler de mon mari après 30 ans.   Je ne me suis pas sentie entièrement libérée pour répondre à toutes vos questions. J’espère pouvoir mieux faire la prochaine fois. Je reconnais qu’il   y a encore beaucoup de choses à dire sur Roger peut-être que lorsque je serai entièrement   guérie, je vous inviterai personnellement.

 Je   le redis toutefois que Roger est mort dans un accident de la circulation sur   la route de Frères le 14 Septembre 1986 et que sa chanson de prédilection   est : « C’est bon l’amour. »

O tempora, O mores !

C’aurait été un péché mortel de ma part de parler de Roger Colas et de ne pas souligner à l’encre forte sa force dans les soirées dansantes. Roger venait rarement à l’heure. Quand toutefois il l’est, il ne se trouvera pas dans le carré de l’Orchestre en compagnie des autres musiciens. Il est sur une table avec des amis donnant du tonus à sa voix comme l’aurait dit sa femme, en buvant de l’alcool pour préparer les « heures intimes » sous les ventilateurs du Feu Vert.

Dans le Nord d’Haiti, au cours des années 70, on allait au bal en famille. Dans les grandes occasions, le chef de famille qui doit conduire au bal sa femme et ses enfants se faisait réserver une table.  Pour réserver une table, il fallait payer une gourde d’avance pour 4 cocas et 50 centimes pour une boite de Ritz. On dépose les cocas  sur la table vêtue de nappe avec des chaises (en nombre sollicité) tout au tour. Un gardien à l’affut surveille votre arrivée pour vous apporter de la glace et des verres. La tenue de ville était de rigueur.  On payait 5 gourdes à l’entrée pour les grandes festivités ; autrement c’était 3 gourdes homme et 2 gourdes femme pour les soirées ordinaires. Pour les toi et moi du jeudi, on payait 1 gourde à l’entrée.

Dans cette petite ville avec au plus une douzaine d’écoles secondaires classiques, tout le monde connaissait tout le monde. Pour demander à danser à une demoiselle, il fallait d’abord s’adresser aux parents pour solliciter l’autorisation avant de s’adresser à la fille. Certaines fois on devait aussi répondre à certaines questions avant de recevoir l’autorisation. On devait se garder de venir sur la table trop souvent. Apres la danse, on dépose sa partenaire, on remercie les époux et on disparait. Lorsqu’on veut danser deux musiques d’affilée, on va danser sur la rive opposée à la table avec espoir que l’Orchestre aura le temps de frapper avant d’arriver dans la zone de non retour ou bien on s’entend avec un ami qui va demander a votre place et qui vous remet la partenaire sur la piste. Il faut le retrouver à la fin de la musique pour permettre a la dame de regagner sa table.

Les parents venaient au bal pour deux raisons différentes :

-D’abord pour accompagner les enfants et contrôler leur environnement

-Ensuite pour danser les heures intimes avec Roger Colas.

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Les heures Intimes

Généralement, l’Orchestre joue la première partie de la soirée jusqu’à minuit. Il prenait une pose de 30 à 45 minutes. A la reprise, il joue deux ou trois musiques qui invitent à la danse. A la fin de la troisième musique, il ne vous donne pas le temps de laisser la piste. Il enchaîne immédiatement avec un Boléro.

C’est un espace propre à Roger Colas, c’est son espace d’expression. C’est à cette fin qu’il se préparait. Il va chanter 4 à 5 Boléros de suite puis un pot pouri. C’est à ce moment-là que les parents dansaient. Si vous ne savez pas danser le Boléro, vous êtes obligé de vous asseoir pour regarder danser les autres. C’est beau à voir ; la piste est clairsemée sur les ailes. Cet espace est réservé aux fins danseurs et aux parents. Les moins habiles et les amoureux se cachent au centre de la piste sous les ventilateurs du Feu Vert pour éviter de se faire voir ou pour avoir plus d’intimité. Si vous courtisez une fille, dansez et laissez chanter Roger Colas. Dans les grandes circonstances, on imposait à Roger certaines musiques. Les boléros de Septent constituaient un mariage harmonieux de texte et de mélodie.

Le Feu Vert night club est adossé à la mer. Au milieu de la nuit, les vagues apportent elles aussi leurs messages qui associent au déplacement harmonieux des pieds des danseurs vous transportent dans univers où Roger Colas seul détient le secret. Les gens qui n’ont pas de partenaire ne peuvent s’empêcher de se trouver en admiration  devant ce chanteur impénitent qui vous transporte au 7ème ciel sans moyen de locomotion et qui vous ramène à la réalité au moment voulu. Sa femme aussi l’a reconnu ; la voix de Roger a uni et a aussi divisé les foyers. Il faisait des dédicaces, il chantait, il permettait aux musiciens des autres lignes de jouir aussi de la soirée. Il faisait à lui seul le spectacle et il vivait intensément ces moments où le timbre de sa voix dominait la nature. Il prenait plaisir a donner du plaisir. Roger était inégalable et incomparable. Il donnait à la fois du sucre et du sel sans mesure et sans parti pris.

Une fois les heures intimes terminées, le Feu Vert est décimé. Le public de Roger s’en va ; les parents et leurs familles vident les lieux. Roger a finit de se faire applaudir, il n’y a plus de spectacle. Parfois, lui aussi, il s’en va après avoir donné toute la mesure de son talent. Septent d’antan, ne produisait jamais de cd sans Boléro. Et maintenant que reste-t-il de tout cela… après Roger !

Orchestre Septentrional – La Boule De Feu D'Haiti (1968, Vinyl) - Discogs

Roger n’était pas un homme ordinaire, c’était un monstre de la chanson. Septent avait son public et Roger le sien. Il arrivait au Feu Vert en triomphateur et était invité à tort et à travers à prendre un verre. N’importe qui ne pouvait le garder longtemps à sa table jusqu’à ce qu’il retrouve son équipe, une équipe solide, sa base.

Je me rappelle qu’un jour les heures intimes avaient commencé avec Thomas David qui était aussi un chanteur de charme expérimenté et mielleux, il avait chanté Septent tu vois la mer, puis Si tu veux Gisèle. Roger était pourtant là, il discutait avec des amis, il n’avait peut-être pas de disposition pour performer ce soir là. A la fin de Si tu veux Gisèle, le public s’est levé comme un seul homme pour exiger sa présence dans le carré de l’orchestre.

Doux comme un mouton. Roger a été conduit par deux de ses amis au carré de l’orchestre et enchaîna avec Eva sous un tonnerre d’applaudissements. Feu Vert était en liesse,on ne savait où donner la tête, Roger a secoué le night club jusque dans ces derniers retranchements. Généralement, Septent ne joue deux pot- pourris dans une seule soirée ; ce soir-là, on était gâté. Roger a chanté deux pot pourris dans la langue de Cervantes. Il chantait indifféremment en créole, en français en anglais et en espagnol. Il avait le don d’articulation disait le Dr Philippe D. Charles de regrettée mémoire. Il avait un penchant pour l’espagnol. Me José Rodrigue, ancien professeur d’espagnol au lycée Philippe Guerrier et dans plusieurs collèges du Cap, ancien membre de la magistrature, disait que Roger était un espagnol. Alors qu’il chantait ,les mots étaient clairs et les accents placés au bon endroit. La nature produit un Roger Colas chaque 50 ans.

Ils sont légion les artistes chanteurs dans le pays mais aucun d’eux n’avait la dimension et l’étoffe de Roger. Même Gérard Dupervil s’est découvert devant ce génie du micro qui a électrisé des publics de tout age il a laissé ses traces partout où il passe ; il a fait école dans la musique. Roger était un modèle. Guy Durosier lui disait un jour : « Roger ,si je pouvais chanter comme toi, avec ce tempo et un souffle aussi puissant qu’envahissant, j’aurais soulevé des montagnes. » Nelson Ned était surpris, renversé même après sa première répétition avec Septent et Roger Colas. Il disait que Roger avait une rare maîtrise de sa langue maternelle.

30 ans après sa mort, ce souffle puissant d’Haiti continue à faire des vagues. C’est par respect pour ses prouesses, son endurance et sa fidélité que nous avons retracé sa trajectoire, un parcours sans faille et sans faux bonds. Me Claude Vixamar, ancien professeur de belles lettres, grand intellectuel, ancien Préfet du Cap, ancien secrétaire d’Etat à l’information, disait qu’il n’y  a que Roger qui soit Roger et sans copie.

   Islam Louis Etienne

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