Lors de cette nuit, la plus importante de toute l’histoire mystique d’Haïti, un cochon créole fut sacrifié et son sang distribué aux participants pour étancher leur soif de liberté dans le désert esclavagiste. Les indigènes en burent pour se fortifier et devenir invulnérables, mais en réalité, ce sang devenu « sang de l’alliance » déposa en chacun d’eux la vaillance et la bravoure nécessaires qui permirent à Jean-Jacques Dessalines, environ douze années plus tard, de conduire la première révolte d’esclaves réussie du monde moderne et de fonder l’État d’Haïti arrachant ainsi nos ancêtres au monde esclavagiste.
Boukman, homme simple et cultivé, rompu aux luttes guerrières, prononça le discours de circonstance. La force et le dynamisme de son message, l’authenticité libératrice de son projet de société, tout cela emballa la classe des esclaves révoltés qui ressentirent alors un désir d’engagement absolu dans le combat pour la liberté. Ce fut un engagement vrai qui ramena à la rupture radicale que Boukman institua par rapport aux pratiques esclavagistes de son temps. C’est ainsi que naquît le mouvement de la libération de 1791, geste historique qui s’inscrit d’ailleurs dans la mouvance des bouleversements socio politiques français de 1789 et qui atteignit son apogée dans la nuit du 22 au 23 aout 1791.
Cette nuit-là, Boukman, chef de file des révoltés, déclencha un soulèvement général alimenté par une détermination inflexible de vaincre qui ébranla pour toujours les fondements du système colonial esclavagiste. Il réussit à conduire les révoltés jusqu’aux portes de la ville du Cap-Français, capitale de la colonie de Saint-Domingue (aujourd’hui Cap-Haïtien). Les autorités coloniales ripostèrent vigoureusement. Boukman périt au combat, mais la lutte ne fut pas interrompue pour autant. Sa tête coupée et exposée en pleine ville du Cap fortifia, renforça la détermination des noirs. Ainsi, tel un martyr forçant les portes de l’histoire, sa mort s’ouvrit sur le grand projet de libération des « insurgés noirs de Saint-Domingue et des îles environnantes». D’autres chefs dont Jeannot Bullet, Jean-François Papillon, Georges Biassou et Toussaint (qui n’était pas encore Louverture) reprirent, avec générosité et audace, la bataille pour conduire nos ancêtres assoiffés de liberté et affamés de dignité jusqu’à la victoire définitive de l’émancipation sur la servitude.

Le Marron Inconnu de Saint-Domingue,symbole de la liberté de la République d’Haiti
L’idée fondamentale de cette nuit du 14 août 1791 tient encore aujourd’hui. Au moment où une force étrangère est présente sur notre territoire national, il est urgent de faire nôtre cette Prière de Boukman qui invite à l’unité et qui nous fait obligation de reconquérir notre souveraineté nationale, de la préserver et de la faire grandir. Pour cela, nous devons aller au-delà de nos différences sociales, politiques et intellectuelles pour abattre les murs d’hostilité qui nous séparent et assumer collectivement nos responsabilités de citoyens libres et indépendants. Nous devons également transcender notre gloire et notre bien-être personnels, mettre de côté nos sentiments de supériorité et nos réticences mesquines pour nous engager patriotiquement à changer la situation sociale des plus vulnérables de notre société. Nous devons prendre conscience de notre vulnérabilité économique et de nos failles environnementales pour trouver communautairement la solution idéale qui fera de notre nation une vraie réussite.
Car il n’y aura de souveraineté assurée pour la nation haïtienne que lorsque chaque citoyenne, chaque citoyen aura cessé de se préoccuper trop exclusivement de sonsoi-même pour penser à la patrie commune et devenir de solidaires bâtisseurs d’une Haïti nouvelle. Oser sortir du confort que nous procurent nos petits univers individuels, tenir compte dans nos grandes décisions de la complémentarité des opinions, des expériences et des aspirations des uns et des autres, nous en sommes capables, il suffit de le décider.
La cérémonie tenue à Bois-Caïman, célèbre clairière du Nord, fut un succès, un aboutissement grâce à cette formidable cohésion entre les diverses tribus africaines en quête de leur liberté. Ce fut pour tous les esclaves un temps de communion patriotique et spirituelle, d’entêtement à capter les signes de liberté dans l’enfer de la société esclavagiste. Les esclaves comprirent alors qu’il fallait aller jusqu’au bout de leurs démarches, que le temps était venu de faire ensemble le chemin conduisant hors de la servitude et de transcender leurs différences pour qu’ensemble ils forment le peuple libéré chargé d’apporter la liberté aux peuples indigènes des Amériques et du monde. Cette nuit-là, n’a t’il pas eu une force d’expression de la liberté hors du commun qu’il importe de revisiter ?
N’est-il pas nécessaire de garder vivante cette unité libératrice scellée dans le sang d’un cochon créole ? Ne devrions-nous pas faire du Bois-Caïman un haut lieu de célébration de la première grande révolution sociale nègre réussie de l’humanité afin que toutes les générations futures fassent mémoire ? À quand une célébration nationale de la cérémonie du Bois-Caïman aussi grandiose que le 18 mai, le 18 novembre ou le 1er janvier, ou encore à quand une journée consacrée à Boukman Dutty, figure mythique et mystique de la lutte insurrectionnelle haïtienne, aussi officielle que le 17 octobre ou le 7 avril ? Un tel geste de notre part redonnerait au vaudou, la plus ancienne de nos croyances, sa véritable dimension dans notre patrimoine culturel et serait également une juste réparation à Boukman qui paya de sa vie le prix de la dette encourue pour la libération de nos ancêtres esclaves et de nous-mêmes.