Widgetized Section

Go to Admin » Appearance » Widgets » and move Gabfire Widget: Social into that MastheadOverlay zone

Le coin de l’histoire, par Charles Dupuy : Jacques Stephen-Alexis, écrivain et martyr

Partager/Share this
Jacques-Stephen Alexis - Île en île

Jacques-Stephen Alexis était le fils de Stephen Alexis, un écrivain remarquable et estimé. Né au Gonaïves en 1890, Stephen Alexis était le fils de Rosanna Daut, laquelle prétendait descendre directement de l’illustre Jean-Jacques Dessalines. Après avoir miraculeusement échappé à la tuerie de la Prison Centrale de Port-au-Prince en 1915, Stephen Alexis publia ses souvenirs de captivité et aussi Le Nègre masqué, un roman qui devint rapidement célèbre et connut à l’époque, c’était en 1933, sous l’Occupation américaine, un immense succès de librairie. Stephen Alexis était un esthète, un esprit cultivé, un historien de renom et un journaliste estimé. Auteur d’une Vie de Toussaint Louverture, d’un Manuel d’Histoire d’Haïti et de plusieurs autres ouvrages à l’usage des écoles, Stephen Alexis était aussi l’époux de Lidia Nunez, une Dominicaine qui, le 22 avril 1922, aux Gonaïves, donna naissance au petit Jacques-Stephen Alexis.

         Jacques-Stephen Alexis se distinguait par son allure racée, son visage anguleux, ses grands yeux brillants, son regard profond et expressif. Jacques-Stephen possédait de plus ce charme, cette grâce et cette finesse d’esprit qui annonçait sa supériorité intellectuelle autant qu’elle pouvait racheter quelques imperfections de sa physionomie. Jacques-Stephen Alexis était étudiant à l’École de médecine de Port-au-Prince lorsqu’il commença à collaborer à la revue La Ruche où il tenait sa fameuse chronique: «Lettres aux hommes vieux». Ces textes polémiques à la plume incisive mais à l’idéalisme puéril, s’attaquaient rudement à l’establishment politique de l’époque dont ils voulaient fustiger le conservatisme, la lourdeur d’esprit et le manqué d’imagination. C’est ainsi que Jacques-Stephen Alexis fut introduit presque malgré lui dans le tourbillon des événements politiques qui devaient entraîner la chute du gouvernement de Lescot.

         Après que le président Lescot eût fait appel à Émile Saint-Lôt pour lui composer un ministère de coalition et sauver son régime, Jacques-Stephen Alexis et ses amis se virent proposer un ou deux postes dans le cabinet. Mais c’étaient des intellectuels adolescents complètement dépourvu d’ambition politique, des hommes de gauche qui ne pouvaient collaborer avec un gouvernement bourgeois. Ils en faisaient une question de principe. Jacques-Stephen Alexis se retrouvait alors en compagnie de Georges Beaufils, Théodore Baker, René Depestre, Max Ménard, Gérald Bloncourt et de quelques autres qui combattaient pour l’avènement du communisme en Haïti. Ils étaient tous de fiers partisans du système collectiviste, c’étaient de jeunes progressistes radicaux, des stalinistes convaincus, des marxistes-léninistes, des bolchévistes qui rêvaient de faire triompher la révolution. Jacques-Stephen Alexis mourra avec les convictions de sa jeunesse.

         Pendant les événements de 1946, Jacques-Stephen Alexis, accompagné du docteur Georges Rigaud et de son inséparable ami d’alors René Depestre, se rendit au Manoir des Lauriers en qualité de représentant du «Groupe démocratique unifié» afin de signifier au président Lescot qu’il devait renoncer au pouvoir et s’embarquer pour l’exil. C’est le docteur Rigaud qui se chargea d’expliquer au président que, s’il pouvait toujours répondre des associations d’étudiants ou bien encore calmer les employés publics en grève, il ne pourrait contrôler le «gros peuple» qui commençait à se révolter et à réclamer son départ. Comprenant alors qu’il était complètement dépassé par les événements, Lescot entra calmement dans son bureau et rédigea sa lettre de démission. Cette entrevue historique s’était déroulée en présence du colonel Lavaud et du major Magloire, lesquels après avoir assisté à la capitulation du président, le mirent aux arrêts et s’emparèrent du pouvoir.

         Jacques-Stephen Alexis entra au Parti communiste haïtien, lequel ne tarda pas à se scinder en deux groupes opposés. Le PSP du sénateur Max Hudicourt et le PCH du Pasteur d’Orléans Juste. Le PCH, qui regroupait les communistes noiristes et les politiciens proches du gouvernement d’Estimé, se saborda de bonne grâce à la demande de celui-ci. Jacques-Stephen Alexis fonda alors le PEP, le Parti de l’entente populaire. Aux élections de 1957, le PEP s’aligna sur la politique du sénateur Louis Déjoie dont il appuya la candidature à la présidence. Cette décision valut à Jacques-Stephen Alexis la rancune vindicative de beaucoup de ses anciens amis qui l’attaquèrent avec acharnement dans les journaux. La polémique entre René Depestre et Jacques-Stephen Alexis fut d’ailleurs l’une des plus retentissantes que connut cette époque particulièrement féconde en controverses politiques. Après la victoire électorale de François Duvalier et son accession au pouvoir, Jacques-Stephen Alexis entra dans le camp de l’opposition pour ne jamais en sortir.

         Studieux et appliqué, Alexis se spécialisa à Paris en médecine neurologique tout en s’adonnant à l’écriture qui devait le rendre mondialement célèbre. Il écrira trois romans, Compère général soleil, les Arbres musiciens, l’Espace d’un cillement, ainsi qu’un recueil de contes, Romancero aux étoiles. Le lecteur ne peut manquer de faire le rapprochement entre la manière d’Alexis, sa rhétorique, sa technique narrative, et celle de Jacques Roumain dont la parution du roman posthume, les Gouverneurs de la rosée, avait constitué l’événement littéraire du demi-siècle. Alexis avait la prose mélodieuse et discrète, un français expressif fait de précision, de sécheresse, de détails exacts et de métaphores logiques. Son art de la synthèse, son talent de romancier, son style clair, concis, vigoureux, dramatique n’ont pas échappé aux éditions Gallimard qui vont vite adopter cet auteur dont la vigueur et l’originalité allaient connaître un succès littéraire impérissable. Les qualités d’écrivain de Jacques-Stephen Alexis furent à la mesure de son honnêteté spirituelle, de ses convictions politiques et de sa vision idéaliste d’un monde fraternel et solidaire.

         Dès le début du gouvernement de Duvalier, Jacques-Stephen Alexis choisit l’exil et les voyages. Il mena une vie d’errance et de douloureuses pérégrinations qui l’emportera partout à travers le monde. Signataire à Moscou du manifeste des 81 partis communistes d’obédience moscoutaire, il offrait généreusement la rendonnée à Moscou ou à Pékin à ceux de ses amis haïtiens qui, sans être forcément communistes, voulaient assister au défilé du Premier mai sur la Place Rouge ou applaudir Mao sur la place Tien An Men.

         En avril 1961, Jacques-Stephen Alexis débarqua dans le Nord-Ouest avec quelques compagnons (*) à bord d’un vieux rafiot qui arrivait de Cuba. Il avait choisi l’aventure des armes pour renverser la dictature. Hélas, il est plus malaisé de passer inaperçu dans les campagnes haïtiennes qu’au cœur de la grande ville. Dès qu’il met le pied dans une section rurale, l’étranger est immanquablement dépisté comme un nouveau venu fortement suspecté d’avoir commis quelque forfait ailleurs. Dans les campagnes haïtiennes, l’inconnu suscite la méfiance et la suspicion, il est habituellement considéré comme un individu louche, un citoyen malfamé, un être dangereux. On ne mit pas de temps pour arrêter Jacques-Stephen Alexis sur lequel on trouva une somme d’environ quinze mille dollars. C’était la maigre fortune avec laquelle il comptait financer sa révolution, il s’agissait de toutes ses économies, du montant des avances qu’il avait encaissées sur ses droits d’auteur.

         Jacques-Stephen Alexis fut capturé au lieu-dit Chanslome, le 22 avril 1961, le jour même de ses 39 ans. Duvalier ordonna alors aux officiers Jean Beaubeuf et Sony Borges ainsi qu’à un dénommé Clairsaint, détective des recherches criminelles de Port-au-Prince de le lui ramener au Palais. Ces derniers revinrent bredouilles en prétendant qu’il étaient arrivés trop tard pour sauver la vie du prisonnier que les miliciens avaient déjà torturé à mort et enterré. On a tout lieu de croire fallacieuse la version de ces tortionnaires cyniques. De son côté, Duvalier voulut jouer la comédie de celui qui était profondément troublé par le décès dramatique du jeune médecin, de l’écrivain de génie, alors qu’en réalité le sort malheureux de Jacques-Stephen Alexis arrivait fort opportunément comme un avertissement à ses ennemis de l’extérieur qui apprenaient ainsi quelle mort cruelle leur réservait ses partisans.

         Le souffle créateur, les ressources d’expression, de sensibilité et d’imagination de Jacques-Stephen Alexis étaient quasiment infinies. Dans un de ses romans, il écrivait que dans un pays habité par des aveugles, les borgnes ne seraient pas les rois… puisque les aveugles s’empresseraient de crever l’œil qui leur reste. Avant de le tuer, les bourreaux de Jacques-Stephen Alexis lui auraient, dit-on, sadiquement crevé les yeux (**).

         (*) Charles Adrien Georges, Guy Béliard, Hubert Dupuy-Nouillé et Max Monroe)  

         (**) En apprenant la mort de son fils, son père, Stephen Alexis s’exila à Caracas, au Venezuela, où il mourut l’année suivante, en 1962, à l’âge de 72 ans.

This image has an empty alt attribute; its file name is 0.jpg

Achetez le livre le Coin de l’Histoire a  coindelhistoire@gmail.com (514) 862-7185

Partager/Share this