Cruauté, inhumanité et hypocrisie des juges

Rappelons, comme l’a fait The New York Times
le 24 octobre, que deux juges du tribunal constitutionnel dominicain ont
voté contre cette décision et, en s’opposant à une mesure ouvertement raciste
et discriminatoire, ont sauvé l’honneur de l’institution et de leur pays. Les
magistrats du tribunal motivent leur refus de la nationalité à des personnes
comme Juliana Deguis Pierre par la “situation irrégulière”
des parents. En d’autres termes, il s’agit de faire payer aux enfants (voire
aux petits-enfants et aux arrière-petits-enfants) un délit que sont présumés
avoir commis leurs ascendants. Comme au Moyen Age, comme les tribunaux de
l’Inquisition, l’arrêt constitutionnel dominicain part du principe que les
délits sont héréditaires et se transmettent, par le sang, de génération en
génération.

A la cruauté et à l’inhumanité de ces juges vient s’ajouter
l’hypocrisie. Ils savent très bien que l’immigration “irrégulière” ou
clandestine des Haïtiens en République dominicaine, qui a commencé au début du
XXe siècle, est un phénomène social et
économique complexe. Bien souvent, et précisément dans les périodes les plus favorables
économiquement, cette immigration a été encouragée par les propriétaires
terriens et chefs d’entreprise dominicains eux-mêmes, soucieux de disposer
d’une main-d’œuvre bon marché sur les plantations de canne à sucre, dans le
bâtiment ou pour les travaux domestiques, et ce au vu et au su des autorités,
conscientes du bénéfice économique que pouvait tirer le pays (en tout cas ses
classes moyennes et supérieures) de ces flots de clandestins d’ailleurs
maintenus dans des conditions de vie extrêmement précaires, majoritairement
sans contrat de travail ni sécurité sociale, ni protection juridique d’aucune
sorte.

L’un des plus grands crimes de la
dictature du général Trujillo fut, en 1937, le massacre aveugle des Haïtiens,
lors duquel plusieurs dizaines de milliers de ces misérables immigrés furent assassinés par
une foule enfiévrée par les affabulations apocalyptiques de fanatiques
nationalistes. D’un point de vue moral et civique, le scandaleux arrêt du tribunal constitutionnel n’est pas moins grave.

J’ai l’espoir que la levée deboucliers qu’il suscite, dans le pays

comme à l’étranger, libérera les Antilles
d’une injustice aussi barbare et flagrante. Car cette décision ne porte pas
uniquement sur le cas de Juliana Deguis Pierre. Pire, ne laissant aucun doute
sur la volonté des magistrats de faire jurisprudence en la matière, l’arrêt
ordonne aux autorités de vérifier scrupuleusement tous les registres des
naissances du pays depuis 1929, afin d’identifier ceux qui
n’avaient pas droit à la nationalité dominicaine et de les en priver
rétroactivement.

Des milliers d’Haïtiens changés en zombies

Si ce non-sens juridique devait prévaloir,
ce sont des dizaines de Dominicains d’origine haïtienne (plus ou moins
lointaine) qui se retrouveraient changés en zombies, en non-êtres, privés de la
capacité de travailler légalement, d’être scolarisés dans un établissement
public, de bénéficier d’une couverture santé, d’une pension de retraite, de
sortir du pays, transformés en autant de victimes potentielles d’abus et
d’injustices. Pour quel délit ? Le même que celui qu’avaient commis les Juifs que Hitler priva de toute existence légale avant de les envoyer dans les
camps d’extermination : celui d’appartenir à une race méprisée. Je suis bien
conscient que le racisme est une maladie très courante et qu’il n’est aucune
société, aucun pays, aussi civilisés et démocratiques soient-ils, qui soient
totalement immunisé contre ce mal.

Or le racisme surgit chaque fois
que se fait sentir le besoin de désigner des boucs émissaires pour occulter les
vrais problèmes.

Heureusement, dans la société
civile dominicaine se font entendre de nombreuses voix courageuses et
démocratiques (intellectuels, associations de défense des droits de l’homme,
journalistes) qui, à l’instar des deux juges dissidents du tribunal
constitutionnel, dénoncent cette mesure et se mobilisent. On n’en est pas moins
affligé par le silence complice de tant de partis politiques et de leaders
d’opinion qui se taisent face à l’iniquité ou qui, comme l’archaïque cardinal
archevêque de Santo Domingo, Nicolás de Jesús López Rodríguez, soutiennent la
décision et injurient ceux qui la condamnent.

La République dominicaine vit là un de ces moments clés par lesquels passent

tous les pays, à un stade de leur histoire.

Il y a eu, il n’y pas si longtemps, le terrible séisme qui a dévasté son voisin
Haïti en janvier 2010. Quelle avait été alors la réaction dominicaine ? Le
président Leonel Fernández s’était immédiatement envolé pour Port-au-Prince
pour offrir son aide, et le soutien dominicain s’est distingué par son
abondance et sa générosité. Je me rappelle encore ces hôpitaux dominicains
pleins de victimes haïtiennes, ces médecins et ces infirmières dominicains qui
sont partis se mettre à la disposition d’Haïti. Voilà le vrai visage de la
République dominicaine, celui d’un pays qui ne peut se corrompre dénaturer par les
errances de son tribunal constitutionnel.