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Commençons par le troisième président américain Thomas Jefferson (1801-1809) qui disait se lever la nuit en sueur, comme réveillé par le tocsin du village pour ouvrir les fenêtres, obsédé qu’il était par cette révolution de Saint-Domingue, cette République d’Haïti, cette colonie française que les esclaves noirs, supérieurs en nombre, avaient arraché à leurs maîtres blancs. Effrayé, il voyait le même phénomène démographique se développer aux États-Unis. Là aussi, la loi du nombre jouait en faveur des esclaves qui, inexorablement, deviendraient un jour les maîtres du pays. Comme on sait, le renversement démographique ne se fera que près d’un siècle plus tard avec l’arrivée de ces millions d’immigrants polonais, italiens, irlandais, allemands, russes, tous ces nouveaux venus qui allaient bientôt rendre les Noirs minoritaires aux États-Unis. (aujourd’hui entre 12% et 15% de la population)
En 1826, après la ratification de l’Ordonnance royale de Charles X «octroyant» l’indépendance aux Haïtiens, le président John Quincy Adams, (1825-1829) sauta sur l’occasion pour signifier que les Haïtiens, en ratifiant un tel acte, avaient rendu leur indépendance caduque et en prit prétexte pour refuser l’admission d’Haïti au Congrès de Panama. À l’époque pourtant, sur le tableau des échanges, Haïti figurait comme le cinquième partenaire commercial des États-Unis. En réalité, c’est la présence de diplomates noirs à Washington qui posait problème.
Dans son message au Congrès du 3 décembre 1861, le président Abraham Lincoln (1861-1865) recommandait aux parlementaires de reconnaître l’indépendance de la République d’Haïti. On prétend qu’il avait été inspiré par son ami William Florville, un jeune haïtien originaire du Cap-Haïtien qui lui aurait suggéré l’idée généreuse d’abolir l’esclavage sur le territoire américain. Peu après, le 5 juin 1862, Lincoln nommait Benjamin Whidden agent diplomatique des États-Unis en Haïti tandis que le colonel Ernest Roumain présentait ses lettres de créance au Département d’État comme chargé d’Affaires à Washington. Notons que pendant tout le XIXème siècle les États-Unis enverront des diplomates noirs à Port-au-Prince, Eben-Ezer Don Carlos Basset, le premier de sa race à diriger une mission diplomatique américaine, suivi de John Thompson, William F. Powell, Frederick Douglass, Watson Furniss, tandis qu’Haïti leur retournera la politesse en nommant des ambassadeurs mulâtres, Stephen Preston, Jacques Nicolas Léger, Alexandre Tate, Hannibal Price, etc.
Signalons que le premier ambassadeur noir d’Haïti à Washington fut Horace Pauléus Sannon, c’était sous Antoine Simon. Joseph D. Charles sera le suivant, c’était sous Estimé. Il est peut-être bon de rappeler ici qu’à une certaine époque, Haïti était le seul pays noir parmi la cinquantaine d’États souverains que comptait l’univers. Ses plénipotentiaires accrédités à Paris, à Londres ou à Berlin étaient donc les seuls diplomates noirs du monde, et à ce titre, ils parlaient au nom de leur pays, mais aussi au nom de leur race, au nom des peuples colonisés d’Afrique, d’Asie et d’Océanie.
Benjamin Harrison, le 23ème président américain, (1889-1893) est celui qui envoya à Port-au-Prince le contre-amiral Bancroft Gherardi à bord du croiseur Philadelphia pour prendre possession du Môle Saint-Nicolas. Washington entendait forcer le président Hyppolite à respecter l’entente selon laquelle Washington aiderait le général Hyppolite à renverser Légitime avec la promesse qu’une fois devenu président, Hyppolite remettrait le Môle aux Américains. Comme on sait, le ministre Anténor Firmin refusera de céder à la demande de Washington. Le représentant de Washington en Haïti, Frederick Douglass, déclara alors: «Haïti à le même droit de refuser que nous avons de demander et il n’y a d’insulte ni dans la demande ni dans le refus».

Abraham Lincoln
Si l’amitié qui lia le président Lincoln à William Florville est bien connue du grand public, on sait peut-être moins aujourd’hui que Woodrow Wilson, (1913-1921) le président américain sous l’administration duquel commença l’Occupation américaine d’Haïti en 1915, invitait assez régulièrement à la Maison Blanche M. Dandurand, un diplomate français, et le très érudit ambassadeur d’Haïti à Washington, M. Solon Ménos, dont il appréciait la culture et la richesse de la conversation. Solon Ménos est mort en poste à Washington et le président Woodrow Wilson et tout le corps diplomatique ont assisté à la messe funéraire.
En 1870, les relations entre Haïti et les États-Unis se trouveront passablement refroidies puisque Port-au-Prince s’était formellement opposé à la signature d’un traité d’annexion de la République dominicaine par les États-Unis que négociaient les présidents Grant et Baez. Par référendum en effet, le peuple dominicain avait choisi l’annexion, une annexion à laquelle s’était farouchement opposé le sénateur américain Charles Sumner. (À cause de cela les États-Unis abandonneront Haïti au moment de l’affaire Lüders.)
Le président Franklin Delano Roosevelt (1933-1945) s’est rendu en Haïti en 1934, au Cap-Haïtien plus exactement, pour annoncer la fin de l’Occupation américaine. Ce n’était pas la première visite de Roosevelt en Haïti, pays où il s’était rendu en plusieurs occasions en qualité d’assistant secrétaire de la Marine et où il s’était lié d’amitié avec les journalistes Ernest Chauvet et André Chevalier. C’est en compagnie de ces derniers qu’il avait exploré à cheval une bonne partie du pays, l’île de la Gonâve tout particulièrement. Contrairement à l’opinion qui soutenait qu’il avait été le rédacteur de la constitution de 1918, F. D. Roosevelt se défendra toujours d’avoir rédigé cette constitution que, selon le président Warren Harding (1921-1923) «les baïonnettes américaines avaient enfoncé dans la gorge du peuple haïtien».

Le président Paul Eugene Magloire avec le président Eisenhower a Washington
Rappelons la chaude amitié dont témoigna le président Dwight D. Eisenhower (1953-1961) envers son homologue Paul Magloire. C’est en effet celui-ci qu’on verra toujours assis à sa droite pour présider la réunion des chefs d’État du continent tenue au Panama et qu’il recevra avec les plus grands honneurs à la Maison Blanche où Magloire dormira au deuxième étage, dans la chambre de Lincoln. Le 31 janvier 1955, le président Magloire était reçu en héros à New-York avec la fameuse parade de confettis sur la 5ème avenue. Signalons qu’à son arrivée à Washington, Magloire avait été accueilli au pied de l’avion par le vice-président Nixon accompagné de sa femme. Magloire s’adressa à la session plénière du 84ème congrès des États-Unis et fera la couverture du Time de février 1954. Signalons au passage que la mère de Dwight D. Eisenhower était une mulâtresse dont le mari était un immigrant allemand.
Kennedy (1961-1963) s’opposera de manière frontale à François Duvalier qu’il invitait à quitter le pouvoir au moment déterminé par la constitution. Comme Duvalier considérait qu’il avait était légalement réélu et restait accroché au palais, Kennedy dénonça le traité de 1919 qui faisait de la gourde la monnaie la plus stable du monde, (cinq gourdes équivalant à un dollar américain) et cessa tous les programmes d’aide envers Haïti.
Jimmy Carter (1977-1981) – Élu en 1976, Carter s’était engagé à faire des droits humains «l’âme de sa politique étrangère». Afin de mesurer la validité de ses engagements, le Pasteur Nérée lui écrivit une lettre pour décrire les méfaits de la dictature duvaliériste en Haïti. Carter répondit à son coreligionnaire qu’il le soutiendra dans sa lutte et qu’il pensait même aller prier dans son temple si l’occasion devait se présenter. Les sbires du régime allèrent aussitôt molester le pasteur Nérée et firent des centaines d’arrestations … mais il n’était plus possible désormais de faire des prisonniers politiques sans provoquer la colère de Washington ou éveiller la méfiance des organisations comme Amnistie internationale ou Human Rights Watch. Carter s’était rendu à Port-au-Prince lors de l’élection avortée après le massacre des électeurs à l’école Argentine Bellegarde et assista personnellement à la prestation de serment d’Aristide.

Ronald Reagan avec Richard Nixon, Gerald Ford et Jimmy Carter a la Maison Blanche
Ronald Reagan, le 40ème président américain (1981-1989) cherchera tout particulièrement à limiter l’arrivée des migrants haïtiens illégaux en Floride. Il blâmera l’Argentine d’avoir choisi de régler par les armes son conflit avec l’Angleterre lors de la guerre des Malouines alors que, dira-t-il, les États-Unis ont un conflit de même nature avec la république d’Haïti (au sujet de l’île de La Navase) un vieux litige que les deux pays tentent de régler pacifiquement. C’est aussi Reagan qui annoncera des rétorsions économiques contre le gouvernement de Jean-Claude Duvalier coupable de vouloir réprimer la révolte populaire dans le sang. C’est enfin Reagan qui organisera la fuite en l’exil de Jean-Claude Duvalier à bord d’un avion militaire à destination de la France.

Bill et Hillary Clinton s’étaient rendus en lune de miel en Haiti…
Plus près de nous, Bill Clinton (1993-2001) se sera rendu trente-huit fois en Haïti. Ce fut d’abord comme simple touriste au début de la dictature duvaliériste avant que, devenu chef d’État, il ne multipliât les visites. En 1995 il se rendit en Haïti afin de rencontrer les soldats américains de l’opération «Uphold democracy» cantonnés à Port-au-Prince. C’est toutefois après sa présidence que, devenu l’envoyé spécial des Nations-Unies en Haïti, il s’immiscera dans les affaires politiques haïtiennes où il s’octroie tous les pouvoirs, impose ses exigences en véritable proconsul et agit en cette qualité. On prétend même que lui et sa femme, Hilary, avaient le dernier mot dans le choix du personnel politique et désignaient eux-mêmes les hauts fonctionnaires et futurs présidents.
Les choix économiques de Clinton seront toutefois catastrophiques pour Haïti. Afin de garantir la sécurité alimentaire et briser l’inflation, la Banque mondiale et l’USAID avaient exigé une baisse radicale des droits de douane en Haïti lesquels passèrent de 30% à 3% au cours des années 1980. Le résultat en fut que la production locale de riz, de volailles et autres denrées de base ne put résister à la concurrence étrangère (américaine pour l’essentiel) qui envahissait le marché. Découragés, les paysans haïtiens ralentirent ou cessèrent la production avec tous les effets néfastes que l’on peut supposer. En 2010, Bill Clinton reconnaîtra devant le sénat américain que cette politique dont il fut l’un des promoteurs fut une erreur.
On connaît la piètre estime que nourrit le président Donald Trump envers Haïti, le Salvador et quelques pays africains qu’il eut à qualifier de «shithole countries» lors de son premier mandat, soulevant l’indignation de l’opinion publique internationale.
Dans une entrevue qu’il donnait à une grande chaîne de télévision, le sénateur Joe Biden (2020-2024), devenu par la suite le 46ème locataire de la Maison Blanche, eut à déclarer à propos d’Haïti que si cette petite république montait cent pieds au-dessus du niveau de la mer ou si, au contraire, elle plongeait cent pieds en-dessous des flots, cela ne lui ferait ni chaud ni froid.
J. D. Vance, devenu le vice-président de Donald Trump en 2025, nous apprend dans son autobiographie Hillbilly Elegy, un best-seller paru en 2016 et vendu à plus de trois millions d’exemplaires que: «durant mes quatre années passées dans le corps des Marines, j’ai vu en Haïti un degré de pauvreté que je ne pensais pas pouvoir exister (p.177) «During my four years in the Marines, I had seen in Haïti, a level of poverty I never knew existed». En effet, en août 2004 le soldat de 2ème classe J.D Vance était déployé en Haïti dans le cadre de la mission de maintien de la paix de l’ONU. Le contingent d’environ 100 Marines venant de Cherry Point en Caroline du Nord débarqua à Port-au-Prince pour rétablir l’ordre après la démission du président Jean-Bertrand Aristide et son départ pour l’exil en Afrique. Ces Marines occuperont les positions défensives autour de l’aéroport de Port-au-Prince et se retireront en novembre 2004.
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Charles Dupuy
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