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Les origines du racisme

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Par Isaac Saney 
 
 
 
 

Sur qui faut-il faire porter la responsabilité du racisme? Quels sont ses causes et ses objectifs? S’agit-il d’une simple question de couleur de peau? de génétique? de soi-disant  » nature humaine « ? L’historien ISAAC SANEY* se penche sur la futilité d’une approche ethnocentrique.

Le Ku Klux Klan continue de recruter des milliers d’adherents chaque annee aux Etats-Unis

Le racisme, une des principales caractéristiques du monde, est souvent considéré comme un phénomène ayant toujours teinté les relations humaines. À la conviction voulant que l’antipathie raciale et l’ethnocentrisme soient intrinsèques à la nature humaine s’ajoute, indissociable, l’hypothèse voulant que le racisme soit naturel, inévitable et qu’il découle d’un héritage typiquement européen. Ce point de vue fait fi de toutes les preuves accumulées qui montrent que le racisme possède une origine bien définie au sein d’une période historique déterminée, liée à des circonstances et à des conditions très précises. La découverte des origines du racisme pourrait ne pas expliquer complètement sa persistance. Toutefois, le fait de situer ses origines permet de mieux comprendre non seulement le fonctionnement du racisme, mais aussi la nature de la gouvernance.

Les documents historiques attestent de l’absence générale de préjugés raciaux universalisés et de notions de supériorité et d’infériorité raciale avant l’apparition du commerce transatlantique des esclaves. Si les notions d' » altérité  » et de  » supériorité  » existaient, elles ne prenaient pas appui sur une vision du monde racialisée. Avant ce trafic révoltant de chair humaine, les Européens avaient une conception et des images positives de l’Afrique et des populations africaines. Dans l’art grec ancien, les Africains sont souvent dépeints dans des postes de pouvoir et d’autorité. Les sociétés gréco-romaines n’ont pas créé d’idéologie raciste pour justifier leurs systèmes bien développés d’esclavage.

 

Dans le livre Blacks in Antiquity, Frank Snowden, un historien Afro-américain, indique que les interactions entre les Noirs et les Blancs  » n’ont pas donné lieu, chez les Grecs et les Romains, aux préjugés de couleur qui feront leur apparition plus tard dans certaines sociétés occidentales. Les Grecs et les Romains n’ont élaboré aucune théorie de la supériorité blanche. De même, Jan Pieterse fait remarquer que, en général, dans le monde de l’Antiquité  » les différences dans la couleur de la peau n’ont pas joué de rôle important  » et que le  » noir possédait une signification positive « .

La contribution africaine au trésor de l’histoire et de la culture mondiales était unanimement reconnue. Il suffit de lire les oeuvres du grand historien grec Hérodote – considéré en Occident comme étant le père de l’histoire – pour se rendre compte de l’estime dont jouit le monde noir et ses réalisations.

Cette perspective antique trouve son expression dans la Renaissance. L’art découlant de cette période – Rubens et Rembrandt étant des exemples représentatifs bien connus – traitait les Africains avec respect et estime. Jusqu’au 15e siècle, la représentation des Africains en Europe est surtout positive. Cette représentation contraste de façon saisissante avec le déluge d’images négatives et avilissantes aux 18e, 19e et 20e siècles.


La question est alors posée : Qu’est-ce qui a mené à la destruction de ce climat de respect mutuel? L’histoire donne une réponse sans équivoque : le commerce transatlantique des esclaves.


Bien que l’esclavage soit une institution très ancienne, durant la majeure partie de l’histoire du monde, il ne s’agissait pas d’une situation liée à la couleur de la peau. On oublie souvent qu’ au Moyen Âge, les Irlandais étaient achetés et vendus dans les marchés anglais. Les Irlandais ont été les premiers à être vendus comme des esclaves dans les Caraïbes, leur nombre s’élevant à plus de 100 000. Les Irlandais étaient blancs – tout comme l’étaient les Acadiens des provinces maritimes du Canada. Le racisme est un outil que les exploiteurs utilisent pour isoler ou cibler des personnes bien précises et les attaquer. Ce n’est pas une question de couleur.
La racialisation de l’esclavage au moyen du concept pseudo-scientifique de la race – c’est-à-dire la division de l’humanité dans des catégories  » biologiques  » distinctes où les caractéristiques phénotypiques (et plus particulièrement la couleur de la peau) servent d’identificateurs – a pour but de justifier l’asservissement des populations africaines, la conquête des Amériques et – plus tard – les projets coloniaux et impérialistes. Cette notion de  » race  » est devenue une composante intégrale de la nouvelle vision du monde eurocentrique qui considérait les gens de couleur, en particulier ceux d’ascendance africaine, comme des êtres inférieurs, des gens sans histoire et destinés à la servitude. Avant le commerce transatlantique des esclaves africains au service des économies capitalistes européennes en plein essor, le racisme en tant que phénomène historique mondial – universalisé et inhérent à tous les niveaux de société – n’existait pas.

 
Premiers rapports entre Noirs et Blancs en Amérique du Nord
 

L’idée qu’on se fait des premiers rapports entre Blancs et Noirs en Amérique du Nord est souvent définie par les divisions raciales et les inévitables conflits. Les documents historiques font état d’une toute autre réalité : tant les Noirs (ceux tenus en état de servitude et ceux s’étant battus pour leur liberté et l’ayant obtenue) que les Blancs pauvres (soit la grande majorité de la population blanche) partageaient les mêmes joies, peines, adversités et défis. Il n’y avait pas de division entre les Blancs et les Noirs, et la notion de blancheur de la peau, opposée à l’idée de  » noirceur « , n’existait pas encore. Elle est venue plus tard, conséquence directe de la formulation de l’idéologie raciste, qui visait non seulement à justifier l’esclavage, mais aussi à créer un fossé infranchissable entre les Noirs et les Blancs.

Lerone Bennett résume ainsi ces rapports qui existaient à l’époque :


« Parce qu’ils travaillaient ensemble dans les mêmes champs, partageaient les mêmes cabanes, la même situation et les mêmes griefs, les premiers Américains de race noire et de race blanche, à l’exception des aristocrates, ont tissé de puissants liens de sympathie et de réciprocité. Ils se sont enfuis ensemble, ils ont joué ensemble et ils se sont révoltés ensemble. Par conséquent, les domestiques noirs et blancs – soit la majeure partie de la population coloniale – ont créé une sorte de paradis racial qui semble si peu américain, puisqu’on y retrouve aucune obsession au sujet de la race et de la couleur. Il y avait bien sûr des préjugés à cette époque, mais il s’agissait surtout de préjugés anglais liés à la classe sociale qui s’appliquaient sans égard à la race, aux croyances ou à la couleur de la peau. »


Une des caractéristiques les plus frappantes de cette époque ancienne est, comme l’indique Bennett,  » l’égalité de l’oppression  » entre les Blancs et les Noirs. En effet, au cours des premières années de l’esclavage, les domestiques blancs engagés à long terme étaient souvent aussi mal traités que les esclaves africains, faisant l’objet du même mépris et étant affectés à des tâches semblables. Les femmes blanches non seulement travaillaient dans les champs, mais elles se faisaient aussi fouetter par les autorités coloniales. Barbara Fields indique que les domestiques engagés à long terme  » pouvaient être achetés ou vendus comme du bétail, être kidnappés ou volés, faire partie de la mise dans les jeux de cartes et être octroyés – et ce, avant même leur arrivée en Amérique – aux vainqueurs d’actions en justice. « 

La classe dirigeante et les lois qu’elle promulguait à cette époque ne faisaient pas de distinction entre les Noirs et les Blancs. Pourquoi et comment cette situation a-t-elle changé? La réponse, qui porte à réflexion, est aussi révélatrice que les preuves sont claires : il s’agit d’un geste délibéré de la classe dirigeante. Pour bien le comprendre, il faut se reporter à l’observation de Bennett selon laquelle les Noirs et les Blancs  » se sont révoltés ensemble « . Cette affirmation revêt une dimension essentielle quand on combine l’importance économique singulière de l’esclavage pour les classes dirigeantes à la résistance et à la révolte continuelles des Africains. Herbert Aptheker, historien de renom, a documenté près de 250 cas de révoltes contre l’esclavage en Amérique du Nord. Ce qui ressort également, c’est l’aide fréquente et, dans bien des cas, la participation militante des Blancs pauvres à ces révoltes.

Certains exemples illustrent bien la situation à l’époque. En 1663, dans le comté de Gloucester, en Virginie, des domestiques blancs et des esclaves noirs fomentent une rébellion en vue de recouvrer leur liberté. Leurs plans sont découverts et bon nombre sont exécutés. À New York, en 1741, des Blancs pauvres et des esclaves sont accusés de conspiration. Un procès a lieu et 35 personnes sont exécutées. La rébellion de Bacon – dirigée par Nathaniel Bacon – en est probablement l’exemple le plus dramatique. Le soulèvement de pionniers blancs, d’esclaves et de domestiques en 1676 oblige le gouvernement anglais à dépêcher un millier de troupes de l’autre côté de l’Atlantique pour faire rétablir l’ordre. Un groupe de 80 Africains et de 20 domestiques anglais sont parmi les derniers à se rendre.

 

Il convient de faire remarquer que si la résistance et la révolte africaines, fréquentes et largement répandues, ont été le facteur crucial de la lutte pour l’abolition de l’esclavage, les Noirs ne faisaient pas cavalier seul, et ce, tant avant qu’après la création consciente de critères de couleur. L’aide dont ils bénéficiaient – provenant massivement des couches de la société les plus pauvres – s’est poursuivie malgré les efforts concertés des propriétaires d’esclaves à éliminer les groupes et les adversaires opposés à l’esclavage. Comme l’indique Aptheker, se sont joints à cette grande lutte des alliés blancs qui, de façon générale, provenaient de milieux pauvres :

 » C’étaient l’homme et la femme  » ordinaires « , l’artisan, le mécanicien, la travailleuse et le travailleur d’usine, le franc-tenancier et le petit agriculteur, la ménagère pauvre qui, malgré l’intimidation, formaient la masse des membres des sociétés abolitionnistes, qui versaient la plus grande part des cents et dollars permettant au mouvement abolitionniste d’imprimer et de distribuer dépliants, pétitions et autres documents exigeant la justice et dénonçant l’oppression. « 


Même si la révolte noire terrifiait l’élite dirigeante, la perspective d’une rébellion mixte blanche-noire de grande envergure la plaçait dans un état de panique. Une telle manifestation aurait menacé de renverser l’ordre établi. Edmund Morgan constate que, dans la foulée de tels soulèvement, en particulier lors de la rébellion de Bacon, les propriétaires de plantation concluaient que  » si les hommes libres (c.-à-d. blancs) aux espoirs déçus, devaient faire cause commune avec les esclaves sans espoir aucun, les résultats pourraient être bien pires que ceux produits par la rébellion de Bacon « .



Lynchage d’hommes noirs a Duluth,Minnesota (USA),le 15 Juin 1920

Par conséquent, la classe dirigeante anglo-américaine a, de façon délibérée, établi des critères de couleur entre liberté et esclavage. Comme le fait remarquer Theodore Allen :  » selon ces critères, toute trace d’origine ancestrale africaine comporte la présomption d’esclavage. « 

 

Ainsi, l’assemblée législative de la Virginie a adopté diverses mesures à cette fin, y compris des codes sur l’esclavage régissant les mesures disciplinaires et les sanctions qui devaient être imposées aux esclaves.

En même temps, la classe dirigeante de la Virginie, ayant décrété la supériorité des hommes blancs sur les hommes noirs, s’est empressée d’offrir à ses subordonnés sociaux (mais blancs) un certain nombre d’avantages qui, jusque-là, leur étaient refusés. En 1705, une loi a été adoptée exigeant que les maîtres remettent à leurs domestiques blancs, à la fin de leur contrat, dix boisseaux de maïs, trente shillings et un fusil. Les femmes pour leur part avaient droit à quinze boisseaux de maïs et à quarante shillings. De plus, les domestiques nouvellement libérés obtenaient cinquante acres de terre.


Bref, la racialisation de l’esclavage, c’est-à-dire la création d’une idéologie raciste et suprémaciste blanche en Amérique du Nord, a été la réponse directe et mûrement réfléchie de la classe dirigeante à l’unité et à la solidarité des travailleurs et travailleuses. L’institution d’un système de privilèges raciaux à l’intention des travailleuses et travailleurs blancs a permis de concevoir, de définir et d’établir l’idée de la race blanche, qui a ensuite servi d’instrument de contrôle social.


Miss America 2013,Nina Davuluri de New York,a été victime d’insultes racistes aux
Etats-Unis pour son origine indienne

Ce passage abrupte du  » paradis racial « , selon l’image utilisée par Bennett, à une Amérique du Nord où le racisme est endémique – tant sur le plan idéologique qu’institutionnel – n’est pas le fruit du hasard. Comme un écran de fumée, les résultats de cette transition cachaient – et continuent de cacher – la vraie dynamique et le contrôle des forces productives et des finances. Cette transition a servi non seulement à justifier l’asservissement et l’exploitation des Africains – et des autres personnes n’ayant pas la peau blanche – mais aussi à faire dévier les luttes des travailleuses et travailleurs blancs dans le cul-de-sac du chauvinisme national. De plus, le racisme est devenu beaucoup plus qu’une méthode servant à diviser les travailleurs et travailleuses et à les regrouper en factions; il englobe un ensemble de relations sociales courantes profondément enracinées dans le fonctionnement et la reproduction matérielle du capitalisme. En polarisant la société, il scinde le corps politique.

Aujourd’hui, nous devons nous libérer de l’héritage du racisme. Lorsque nous comprendrons ce qui a mené à la création de ces relations sociales, de cette idéologie et de ces images négatives, quand nous comprendrons pourquoi elles ont été créées, comment elles l’ont été et par qui, nous serons alors en mesure, et seulement à ce moment-là, de mieux éclairer nos luttes en vue d’abolir ces relations, ces idéologies et ces images et d’obtenir des droits pour tous et toutes.

*Isaac Saney est professeur à l’université de Dalhousie, à Halifax (Nouvelle-Écosse) 







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https://www.youtube.com/watch?v=Ix2sJWZGT0Q

https://www.youtube.com/watch?v=yCTh6JAJGyk

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