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Le coin de l’histoire, par Charles Dupuy : Richard Constant, un grand journaliste d’autrefois

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Charles Dupuy

Reconnu comme un maître du style et du verbe, Richard Constant restera comme l’un des plus talentueux journalistes haïtiens de tous les temps. Richard Constant était le nom de plume de cet homme né au Cap-Haïtien en l’an 1885 d’une mère anglaise originaire des Îles Turques, Isabella Roberts et d’un père polonais, Polidor Czaïskosky. Richard Czaïskosky dit Constant (1), fit ses classes primaires au Cap où il grandit dans le quartier de la rue du Conseil (rue 24), la rue même qu’habitait son parrain, le célèbre amiral Hammerton Killick.

         Comme son père le destinait à faire carrière dans le commerce, ce dernier crut nécessaire d’envoyer son garçon parfaire son éducation à l’institution Saint-Louis-de-Gonzague à Port-au-Prince. Ses études terminées, Richard ne tarda pas à retourner dans son Cap natal pour s’engager dans le journalisme. La justesse de sa phrase, sa facilité naturelle d’expression et sa manière délectable de porter à la perfection les questions les plus simples, les idées les plus banales, les sujets les plus ordinaires tirés de la vie quotidienne, en faisaient un journaliste extrêmement apprécié des lecteurs et très courtisé par les propriétaires de journaux et de revues. Mentionnons que l’élégance de sa fine rhétorique était tout également prisée par les politiciens, les ministres et les chefs d’État dont on le prétendait le fournisseur officieux des discours de circonstance. On chuchotait même que son prix se modifiait, allait croissant selon la qualité des multiples versions de ses projets de discours. Naturellement, plus parfaite en était la forme et plus élevé en était le prix.

         Quand, par exemple, dans son discours du 15 mai 1936, le président du sénat, Louis Saint-Surin Zéphirin, déclara à Sténio Vincent : «Président, vous êtes le prisonnier de la reconnaissance nationale», toute l’opinion attribua cette formule heureuse à Richard Constant. On racontait aussi comment un certain haut fonctionnaire, la veille de son installation à son poste, passa chez son ami Richard Constant pour commander le discours de circonstance. Chacha lui demanda de revenir le lendemain muni de deux cent cinquante gourdes. L’homme poussa de hauts cris… selon lui, cent gourdes suffiraient amplement pour dédommager Chacha de ses peines. Le lendemain, en prenant livraison du discours, il le trouva sec et plat. Constant ne fut pas d’avis contraire mais fit remarquer que cent gourdes suffisaient bien assez pour payer un travail aussi médiocre. Il apprit alors à son client qu’il avait préparé une pièce beaucoup plus convenable mais dont le prix était de deux cent cinquante gourdes. Comme le président Vincent, un fin lettré, allait réhausser la cérémonie de son auguste présence, l’homme versa sans rechigner la somme réclamée et sortit satisfait avec son morceau d’éloquence.

         Au début de l’Occupation américaine, Richard Constant a exactement trente ans. Il est alors un journaliste fécond et réputé dont la collaboration est réclamée par tous les grands journaux du pays. Il met toute la force de son talent au service du gouvernement et se révèle un redoutable polémiste qui sait délaisser la verve pittoresque, la touche exquise du chroniqueur anodin pour confondre ses adversaires, les accabler de sa plume caustique et enfiellée. Écoutons-le éreinter Fernand Hibbert, l’auteur des Simulacres, un roman dont, selon toute évidence, il n’a pas beaucoup apprécié la lecture: «L’éloge qui aiguillonne certains talents à d’autres est souvent funeste. Je crains que la critique n’ait rendu un fort mauvais service à M. Hibbert en le traitant en enfant gâté. Les Simulacres, annonce une présomption dont il est grand temps qu’il se dégonfle. C’est une pauvre littérature, sans grâce et sans profondeur….» Fernand Hibbert comprit vite la leçon et Les Simulacres sera son dernier roman. À la même époque, il se faisait le généreux mentor de Jean Brierre, pour lequel il écrit la préface de Chansons secrètes, un recueil de poésies intimistes paru en 1933.

         Dans les années 1920, Richard Constant fondait au Cap-Haïtien le journal La Vérité. Ses antagonistes sont Emmanuel Pauld, le directeur-gérant de L’Opinion nationale, l’organe de la Ligue du Bien Public du pasteur Auguste Albert, et puis surtout Clamart Ricourt, le directeur de l’hebdomadaire Variétés. Si Constant soupçonne Ricourt de l’avoir fait exclure de l’Union-Club par ses médisances et ses dénonciations calomnieuses, celui-ci au contraire, félicite le Club qui se débarrasse de sa partie malsaine pour faire une sélection de membres plus moraux, parle même d’une institutrice «qui va être révoquée parce qu’elle va mettre au monde un bébé pour le tartufe du jour qui n’est pas un vrai Richard.» On notera ici que l’allusion est perfide et manque un peu de finesse, mais ces rudes adversaires ne faisaient pas toujours dans la dentelle. La Vérité disparaîtra quand Richard Constant, son directeur–propriétaire, sera nommé fonctionnaire au ministère de l’Intérieur. Constant s’installe donc définitivement dans la capitale où sa prose étincelante et sa fraîcheur d’esprit allaient conquérir et régaler le plus vaste public.

Arrivé au terme de sa carrière, Richard Constant écrivait Avant que siffle le train, un article assez mélancolique écrit sur un ton qui se voulait léger et dans lequel, avec son style d’une fraîcheur inégalable, il s’interrogeait un peu gravement sur l’art de vieillir et la résignation devant la mort, devant l’inéluctable qu’il savait prochaine. C’est en 1973 que le train siffla pour Richard Constant. À l’époque où il écrivait ses derniers articles, Chacha était devenu le doyen des journalistes haïtiens. Collaborateur infatigable du Nouvelliste, du Matin, du Jour, de La Phalange et du Nouveau Monde, le bonhomme Constant aura traversé les temps les plus calamiteux en homme de lettres baladin, en humaniste et en épicurien. En 1983, soit dix ans après son départ, paraissait Au fil du néant, une compilation de ses innombrables articles, un véritable trésor d’esprit, de finesse et de subtilité. Le bibliophile peut donc encore savourer la prose exquise de ce maître dont simplicité de ton, le goût du mot juste, le souci de la forme et la perfection du style resteront à jamais incomparables.

(1)        Constant était sans doute la traduction de Czaïskosky. Toutefois, ses amis de jeunesse ne l’appelaient jamais autrement que par son véritable nom, Czaïskosky.

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